Bourreaux et guérisseurs dans le pays de Vaud

On sait quelles étroites relations ont longtemps existé entre l’exécuteur de la justice et la pratique, plus ou moins avouée, parfois officiellement reconnue, de l’art de guérir. Voici qu’en 1384 le bourreau de Cossonay, Nicolet Quinnaz, teste. Il ne se borne pas à faire de nombreux legs pies, entre autres à l’abbaye du Lac de Joux et aux deux couvents de Lausanne, prêcheurs et mineurs; ce qui nous intéresse est de le voir revendiquer sa qualité de bourgeois et déclarer sa volonté d’être inhumé dans l’église, avec père et ancêtres. En général, même lorsqu’il est apprécié pour son habileté de guérisseur, le bourreau était rangé parmi les intouchables, les parias, hors cadre. Ce n’était apparemment pas le cas au XIVe siècle dans cette partie du pays.

La plupart des guérisseurs « non avoués » exercent en même temps une profession bourgeoise ou l’ont exercée avant de se vouer au bonheur de leur prochain malade. Nous avons rencontré des régents, des maréchaux, des vétérinaires, des tailleurs, des capucins défroqués; le plus grand nombre, au village, ont leur petit train de campagne. Leur savoir n’a pas besoin de s’acquérir par le travail; les rares qui l’ont tenté ont dû y renoncer. Bon pour le médecin de s’efforcer et peiner à s’instruire. Ne suffit-il pas de puiser dans quelque livre de recettes, pieusement conservé dans la famille au cours des générations, plus précieux même que la Bible ou l’almanach? Plus simplement encore, de suivre la voix intérieure, écho d’un pouvoir surnaturel, sans doute; n’atteste-t-elle pas que vous possédez un don particulier, que même où les savants échouent misérablement, vous réussirez; qu’un miracle ne vous est pas impossible? Est-ce à Dieu qu’il doit son pouvoir, ou à quelque puissance diabolique, le meige ne saurait pas toujours en décider; mais ni lui ni le public, dans sa généralité, ne doutent de ce pouvoir. Un enfant peut le posséder: en 1743, à Lausanne, le bruit se répandit « qu’il y avoit un jeune garçon de cinq ans qui selon l’opinion du peuple guerissoit de la fiebvre avec un morceau de pain ».

Aussi le prince de la profession est-il un homme que rien, assurément, ne semblait préparer à ce rôle. II ne sait que trancher à la hache des mains, écarteler des membres, couper des langues ou des oreilles, décoller des têtes, pendre des condamnés; et quand la justice n’en exige pas tant, au moins manier les instruments de la question, tourner le treuil qui élève l’inculpé, les mains liées derrière le dos, de lourdes pierres aux pieds, au risque de luxer une épaule ou de fracturer une omoplate; écraser les pouces; et autres opérations auxquelles la chirurgie a peu à voir. Par cela même qu’il est hors d’état de rien savoir de ce qu’il faudrait pour être médecin, il devient le type idéal du meige. Sa vertu est liée à la profession. Du jour où un valet bien musclé se tiendra pour assuré de faire sauter une tête d’un coup d’épée, la croyance populaire quasi unanime le jugera capable de guérir l’humanité souffrante. Compensation symbolique à l’infamie attachée à son office. Le bourreau répand le sang humain; mais c’est par ordre de la société humaine, et pour la réconcilier avec Dieu qu’un coupable a offensé. Tout avili qu’il est, les liens d’une filiation mystique le rattachent à l’antique prêtre sacrificateur. Revêtu de sa robe rouge, les mains dégouttantes de sang, il participe de la majesté divine que son geste doit apaiser.

Nos bourreaux vaudois n’ont pas manqué de se conformer à la tradition. Les médecins eux-mêmes les y auraient ramenés si c’eût été nécessaire. Voyez ce que Jacob Constant écrit dans son chapitre, Des principales parties du corps humain et des choses qui en sortent qui servent en médecine. «  Le sang humain tout frais sortant d’un homme décolé, encore chaud est recommandé par quelques uns comme un asseuré remede contre l’épilepsie »; on en fait une eau contre la maigreur et phtisie; « un huile » contre l’épilepsie, un baume contre la goutte, un esprit contre l’épilepsie, apoplexie et paralysie, « une mumie en forme de trochisques », pour les charbons pestilentiels. Et de l’homme mort ne s’utilisent pas moins de huit organes ou préparations, mumie, graisse, os, moelle, crâne, cerveau, fiel et coeur. « Le Crane est fort bon pour les maladies du cerveau… On le calcine et on en fait divers magisteres, sels, huiles et extraits, qu’on prend au dedans. La mousse qui vient sur le crane des pendus est fort astringeante: on en met dans les narines pour arrêter le sang qui en coule et elle entre dans la composition de l’onguent de sympathie ». Les maladies auxquelles l’une ou l’autre de ces préparations s’adressent sont, outre celles que nous venons de voir: la surdité, la goutte, les contractions des membres, catarrhes, dysenteries, lientéries, douleurs de jointures, mois immodérés ou rétention de mois, marques de la petite vérole, sang caillé, contusions et morfondures, fièvres, pleurésies, plaies, maladies malignes, venins. Qui donc, homme, femme ou enfant, pouvait se flatter d’éviter tous ces maux et de n’avoir jamais à recourir aux bons offices de l’Exécuteur de la haute Justice pour se procurer le remède correspondant? Vingt-cinq ans plus tard, Constant n’a rien à retrancher à cela ; il y ajoute au contraire « 9. Le Cuir: on en fait des ceintures qui étant appliquées aux Femmes en travail d’enfant, facilitent l’acouchement. On s’en sert aussi heureusement pour celles qui sont travaillées de vapeurs et suffocation de matrice; on en applique aussi en forme de courroyes, brasselets et jartiéres sur les bras et les jambes travaillées de convulsions et crampes. On en applique aussi en façon de collier dans l’epilepsie; le tout au rapport de Fabricius Hildanus ». Il précise aussi cette fois comment procéder pour obtenir une mumie de bonne qualité, ce qui permet d’allonger encore la liste des maux vaincus; les douleurs de rate et affections de matrice en font désormais partie. « Prenez, dit-il, le cadavre entier d’un homme rousseau de l’aage d’environ 24. ans, mort de mort violente, frais et sans tare, exposé à l’air serain pendant un jour ou deux. Decoupez par morceaux ses chairs musculeuses et les saupoudrés de poudre d’Absynte, gentiane et scordium (ou herbe aux ails), puis les faites tremper quelques jours dans l’esprit de vin, puis l’exposez pendant dix jours, et l’imbibez derechef d’esprit de vin, puis les faites secher à l’ombre, mais en lieu sec, jusques à ce qu’il soit semblable à la chair sechée à la fumée et sans puanteur »…

Quels meilleurs garants souhaiter que ce médecin estimé, appuyé sur un chirurgien illustre? Même si Monsieur de Lausanne ou Monsieur de Moudon ne lisaient guère, ils ne pouvaient manquer de sentir que le public n’avait, sur ce point, aucune peine à se ranger aux dires de la faculté. J.-D. Chabrey, médecin pensionné d’Yverdon, dans la supplique qu’il adresse à la ville en 1656 pour solliciter le relèvement de sa pension, avance, parmi toutes les « traverses » et les abus dont il pâtit, tout « spécialement les engeances de bourreaux, qui estans rejettées de tous autres lieux viennent se fourrer à la foule dans celuy-ci ». Il ne faudrait pas à cette occasion, non plus qu’à d’autres analogues, supposer que les médecins, lorsqu’ils se plaignent de ces concurrents, utilisent le mot de bourreau dans le sens figuré, d’homme maladroit et sans coeur; il s’agit toujours de l’exécuteur; et si ce n’est celui de la haute justice, du moins son lieutenant, l’exécuteur des basses œuvres, l’équarrisseur. Encore en 1777 Levade leur consacre un chapitre de ses Observations et Réflexions. On sourira seulement de la naïveté de Constant; il lui arrive d’oublier tout ce qu’il a écrit et récrit, propre à les aiguiller sur cette voie, pour déplorer les ravages que fait leur ignorance.

On n’aimait guère à les visiter de jour; mais l’ombre propice du soir leur amenait bien des amateurs de mousse de crâne, des mères tourmentées par les convulsions ou la surdité d’un enfant, des jeunesses en proie au mal d’amour. Jacob, le bourreau de Moudon, se voit ainsi sollicité par une femme de Denezy; elle voudrait oublier Jean-Pierre Crisinel, pour qui elle a trop d’amitié. Qu’à cela ne tienne; elle n’a qu’à faire «  une offrande sur les papistes s, comme le relate la cliente, ou « un demi batz au nom de Dieu », dit de son côté Jacob. Et comme il est homme d’ordre, il ne manque pas de l’inscrire « sur son livre ». Un autre, retiré aux Tuileries près Grandson jouit d’une telle vogue comme médecin et devin que la Classe d’Yverdon réclame à plusieurs reprises son expulsion.

Le bourreau ne se croit d’ailleurs pas tenu de rester dans une modeste réserve. Nul ne lui en saurait gré. En 1631 le ministre de Crissier s’étant plaint « que l’exécuteur va par les maisons pour guérir quelques malades », le Conseil de Lausanne lui répond « qu’il n’a pas pour cela occasion de se scabrer, car allieurs cela est assez commung; à Berne, Basle et alieurs ». Pourtant, « sera dict à l’exécuteur de se contenir modestement ». Vers la fin du siècle, Maître Jacob, maître des hautes œuvres de Lausanne, serait appelé en consultation par une famille, à l’hôpital des réfugiés, si la direction n’y faisait opposition. Je suppose que c’est le même qui use d’un procédé cavalier à l’égard du bon chirurgien Arthaud: il retient une lettre appelant Arthaud à Denges pour panser un malade et y va lui-même! Exploit qui lui vaut une simple censure; avec menace que « s’il retombe en cette faute on le censurera »… Lui encore qui ajoute à ses divers talents la musique; le Conseil doit lui faire « defence d’aller jouant de la basse dans aucun endroit ni d’aller se mêler dans les compagnies ». En 1721, la ville « veut bien hazarder encore deux escus… pour procurer la guerison de la Burnier »; ils sont destinés à l’exécuteur des basses œuvres. Encore à la veille de la chute du régime bernois, le Conseil de santé apprend que le bourreau de Lausanne fait le meige, emploie des remèdes violents et use de pratiques superstitieuses; qu’il soit mis fin à pareil abus, demande-t-il le 30 décembre 1797.

Les familles Theintz (aussi Tentz, Tend, même Dind) et Pasteur sont riches en exécuteurs-guérisseurs. Jonas Tentz, l’écorcheur du bailliage d’Aubonne, se voit défendre en 1744 de traiter des malades, « veu son incapacité dans cet art ». La ville avait prié le bailli de décréter Cette interdiction, mais devant son inertie, dut s’y décider elle-même. Jonas n’en continua pas moins à pratiquer « avec succès », et sa femme aussi bien que lui, sur une clientèle surtout genevoise, nous apprend leur fils Bernard lorsqu’il demande en 1768 à recevoir patente pour fractures, luxations et tumeurs froides. Malgré l’appui du bailli, il essuya un refus; sa profession lui valait bien la confiance du public dans ses dons médicaux, mais pas celle de Berne. Il n’en fut guère plus impressionné que père ou mère avant lui, car en 1788 une nouvelle interdiction dut venir frapper le « soi disant bourreau de Pesy, Tenz ». Orbe aussi interdit à « Tend, maître des basses œuvres, de medeller personne, ni par saignée ni autrement, à peine de châtiment ». Dans la Broye, des Pasteur jouent le même double rôle. En 1765, Jean-François, maître des basses œuvres à Moudon, atteint par l’ordonnance contre les meiges, sollicita la patente mais ne fut pas admis ; avec Gabriel, fils de son collègue de Payerne (le père avait aussi été interdit et Gabriel avait dû faire de la prison pour avoir pratiqué sans autorisation), ils ne trouvent rien de mieux que de se présenter devant le Collège de médecine de Lausanne. Celui-ci admit que « c’était par erreur… et n’a pas du tout jugé convenable de les admettre à l’examen »… En 1791 et 1794 Gabriel Pasteur est toujours aussi actif, malgré que, sous la menace de punitions sévères, il eût prêté serment solennel de renoncer à la médecine ; pour finir, s’il récidive, ce seront les Sonnettes. A Yverdon, en 1764, aussi bien David Maret, maître des basses œuvres, que sa femme, « donnent fréquemment des remèdes aux paysans du voisinage » ; il leur est défendu de continuer. Mais le boursier Secretan le cite encore en 1770 : « il fait beaucoup de mal, suivant les relations de MM. les Ministres. Il est le médecin de tous les villages, n’est pas cher, et ne fait pas languir les héritiers ».

Berne ne devait être qu’à moitié surprise de cette persistance de nos bourreaux et écorcheurs à revendiquer leur prérogative ; encore en 1753 le bourreau de Berne est utilisé par LL. EE. à l’occasion d’une épizootie ; c’est à lui que l’on doit s’adresser, de tout le canton, pour obtenir la recette efficace contre le lovat.

Source: « Eugène Olivier, Médecine et santé dans le pays de Vaud au XVIIIe siècle, 1675-1798″

 

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